Piero Fornasetti

La folie pratique

Piero Fornasetti | La folie pratique parisianisme magazine la folie pratique fornasetti-040

fornasetti-070

Photographies de @Luc Boegly.

Remarquable rétrospective de l’œuvre exceptionnelle d’un touche-à-tout de génie. Imprimeur, éditeur, peintre, décorateur, metteur en scène et scénographe, collectionneur et marchand, l’italien Piero Fornasetti a toujours cultivé une singulière étrangeté dans ces multiples domaines d’expression. Un millier de pièces retrace le parcours unique de ce créateur inspiré et prolifique. Un éclectisme où la fantaisie, l’humour, la déraison, impriment l’univers foisonnant et fascinant de ce maestro des illusions. Des billets de voyage vers le royaume de l’imagination, disait-il.

Né à Milan en 1913, décédé en 1988, dessinateur de talent dès l’enfance, Fornasetti fut fasciné par les livres d’art, les gravures anciennes, les sculptures antiques, l’architecture, les peintures classiques ou Renaissance, par des planches de botanique, de poissons, et très tôt, il commence une collection d’images qui l’inspireront toute sa vie. Il fut peintre autant que décorateur, imprimeur, éditeur, collectionneur graphiste et inventeur obsessionnel. Il crée la Stamperia d’Arte, édite les œuvres de Carlo Carrà, Giorgio De Chirico, Marino Marini et Lucio Fontana.

En 1933, à la Triennale de Milan où il présente ses foulards imprimés, Fornasetti devient le complice de l’architecte Gio Ponti. Et, en 1940, il débute une longue collaboration en créant des luminaires, des meubles, des aménagements et des décors à destination de prestigieuses demeures privées. Ponti et Fornasetti travailleront à la décoration du Casino de San Remo et du transatlantique Andrea Doria dans les années 1950. En 1958, il crée la Stanza Metafisica, paravent constitué de 32 panneaux ornés pour se refermer sur un espace propice à l’intériorité. Enfin, en 1970, il fonde la Galerie des bibliophiles, où sont exposées des œuvres d’artistes contemporains aux côtés de ses propres productions…

parisianisme magazine la folie pratique fornasetti 2

La folie pratique regroupe avec brio, fluidité, audace, plus de 1000 pièces de l’artiste puisées au cœur de ses incroyables archives parmi 13 000 objets qu’il créa tout au long de son existence, et signe le retour de l’esprit de l’ornement à une époque qui n’en fait plus guère commerce ni axe de culture. Mais ses décors parfaitement lisses ne viennent jamais tromper notre œil captivé par ses trompe-l’œil en une illusion hantée par un regard féru de précision et qui aime l’incertainConçue comme un véritable parcours de sa vie, l’exposition présente les grands thèmes de l’œuvre du designer tout en se donnant par tableaux successifs aux regards du spectateur médusé face à l’ampleur des créations et de son style singulier. Apprendre à voir, c’est apprendre à trouver. Face aux objets les plus hétérogènes. Il est indispensable de trouver et de choisir ceux qui seront nécessaires à ce que tu es en train de faire et de chercher.

Happé immédiatement par cette multitude de pièces échappées d’un univers théâtralisé, imagination surréaliste de l’artiste, le visiteur va découvrir des décors complets, des trumeaux, du mobilier tels que des chaises, des bureaux, une salle remplie de plateaux, des paravents, des dessins, des objets simples de la vie quotidienne, foulards imprimés, porte-parapluies ou porte-journaux, miroirs, tapis, pieds de lampe, des assiettes.  Et qui sont autant d’objets fantaisistes, le tout recouvert de motifs imprimés en lithographie, agrandis, multipliés aux combinaisons infinies. Puis collés sur l’objet à décorer, sur l’objet à regarder tel un trompe-l’œil, celui-ci se transforme en un paysage poétique – figures décalées d’un masque lunaire, visages énigmatiques de grande beauté intemporelle.

fornasetti-012

Piero Fornasetti a, comme il l’a lui-même avoué : rassemblé des milliers de documents sur ce que l’on appelle les arts décoratifs ; trouver puis disposer au sein de la collection, pour pouvoir l’utiliser au moment voulu dans mes créations, une référence esthétique, voilà quelque chose de fondamental et qui donne un sentiment de tranquillité, autre plaisir du collectionneur. Fornasetti aimait réinventer, spatialiser les symboles de notre civilisation consumériste en superposant l’usage, à la métaphysique des rêves, faire rentrer en quelque sorte la folie du voir dans la prison de notre quotidien !

Comment alors ne pas tomber sous les charmes multiples des 350 images, célèbre série d’assiettes de Tema e Variazioni, de l’impavide visage de femme, Lina Cavalieri telle une Mona Lisa cantatrice lyrique, beauté fatale des années 1910-1920, entre un esprit digne d’un Duchamp et d’un Warhol réunis ? Brillant comme une étoile au centre de la constellation et constituant l’univers, l’emblème métamorphique, métaphorique de sa voie lactée : J’ai fait l’amour toute la nuit… avec une plaque de cire noire et une fine pointe d’acier. La nuit fut longue et je ne sais pas si j’ai gagné ou si j’ai perdu. Le fait est que je n’ai pas joui. En est-on sûr ?! Comment ne pas s’interroger sur un continuum relevant d’une dimension de la mémoire universelle, des origines à L’homme de Vitruve dessiné par Léonard de Vinci en 1492 et proposer dans une série relevant de la poésie les 24 assiettes de la série intitulée Adam & Eve et réalisées en 1950 (lithographie sur porcelaine, rehauts de couleur à la main, or, diam. 26 cm) ; entre design intemporel, classicisme et refus de la modernité ?

parisianisme magazine la folie pratique fornasetti

Rarement l’œuvre singulière de Fornasetti aura à ce point interrogé le visiteur d’aujourd’hui au cœur de l’intériorité spatiale de nos intérieurs, transformés en cabinet de curiosité tellement nous entassons d’objets de tous âges, de tous horizons, de tous designs, si proches de notre intériorité sensorielle tant nous pratiquons inconsciemment le détournement et le palimpseste.

PIERO FORNASETTI – LA FOLIE PRATIQUE
Musée des Arts Décoratifs
Jusqu’au 14 juin

Les commentaires sont fermés.