Lea Maleh

L'art du sacré

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Née à Beyrouth, Lea Maleh commence sa carrière au Liban où elle a grandi. Après de nombreux succès comme sa nomination au Arte Laguna Prize pour sa collection de sculptures, Léa Maleh continue d’explorer la frontière entre art et design. Son parcours des plus singuliers nous présente une vision unique du monde de l’art, dans laquelle le sacré, la religion et la société se mélangent en un ensemble des plus parlants. La démarche pragmatique de ce jeune talent de l’art contemporain se base sur une réflexion entre le perçu et la réalité, où technique de pointe et artisanat se complètent et où la question de la société actuelle est en constante mutation. Rencontre avec une artistes aux talents multiples et à la poésie singulière.

– Tout commence dans une ancienne abbaye portugaise, à côté de Lisbonne?

C’était le monastère de Jerónimos, à Bélem, où j’étais en voyage. J’ai été frappée par la beauté du lieu et me me suis demandée pourquoi ces objets n’existaient que là, pourquoi ces objets liturgiques n’avaient pas le droit eu aussi d’être revisité d’une manière différente? Dès mon retour, je me suis renseigné sur l’art liturgique et je n’ai rien trouvé, à part des candélabres et les pages web des fournisseurs de l’Eglise. Avec toutes les influences religieuses que l’on trouve aujourd’hui, j’ai voulu les sortir de leur contexte, leur donner une deuxième vie sans les recopier mais plutôt en les réinterprétant.

– C’est en quelque sorte un transfert dans notre époque?

Voilà, les transférer dans notre temps, les ramener à l’art contemporain. L’idée n’était vraiment pas de les recopier. Avec les nouvelles technologies, les scanner et les fraiser ensuite aurait alors suffit. J’avais envie d’effacer un peu tous ces ornements, tout en respectant vraiment les proportions de base, garder l’essentiel en somme. D’abord c’était vraiment un travail de projections, de lignes, en 2D sur du papier millimétré (d’où les petits carreaux partout sur mes croquis). Ensuite tout cela a été modélisé, c’est là où le travail est venu en profondeur, sur les rainures, sur les détails, pour donner plus de vie à cet objet. Le choix du cercle a été évident, on est sur une forme plutôt douce, sur quelque chose aussi qui rappelle le sacré. Il y a beaucoup de connotations.

– Y-a-t-il un parti-pris religieux dans ton travail?

Religieux non, mais sacré oui. Pas de parti-pris religieux parce que je suis fascinée par toutes les religions à la fois. Chaque religion a vraiment quelque chose de très bon en elle, je ne cible pas de religion précise. Mais le sacré, l’art du sacré, est bien là. C’est intéressant d’utiliser le culte et non pas la religion. Voilà, c’est exactement ça.

– Penses-tu que l’utilisation de ces nouvelles techniques accentue la numérisation du monde, et au final destitue un certain lien social?

Mon retour sur cette approche est qu’il y a énormément de travail nécessaire en amont pour arriver à un fichier numérique. Ensuite, pour la technique du fraisage par exemple, c’est vraiment à 80% du temps effectué manuellement. Après, par rapport à cette question, oui le risque est plus fort pour l’impression 3D classique, celle qu’on connait sur le dépôt de filaments.

Je pense qu’il est intelligent de dire que c’est finalement la création qui est à la base de tout, la création étant humaine. Aujourd’hui, il y a des robots capables de faire une toile. Mais derrière il y a un code, le code a été créé par l’humain… De là à ce qu’une machine en crée une autre, non. Je pense que finalement dans la chaîne, il y a toujours un humain quelque part. Cela crée aussi beaucoup de nouveaux métiers. On peut regretter cependant que les artisans traditionnels, qui existent encore dans de nombreux domaines, aient tant de mal à déléguer ou transmettre leur savoir faire.

C’est peut-être à cause de ma formation de designer que j’ai un côté un peu pragmatique, que j’aime bien comprendre le pourquoi du comment. Ca a été plein de fois une critique, on me dit souvent de vouloir mâcher le travail. Mais utiliser le fraisage numérique c’est justement mettre en avant une technique formidable, c’est une façon saine je trouve de la présenter. C’est bien pour tout le monde, et ça n’empêche pas la philosophie selon laquelle l’objet a été fait.

– Seule la technique change alors?

Exactement. Et aujourd’hui on est en 2015, on a envie de savoir comment ça fonctionne, on a envie de savoir ce qu’on mange, comment c’est fait, d’où ça vient, et je pense que ça devrait aussi s’appliquer à l’art, tout simplement. Dépoussiérer un peu tout ça.

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Une sculpture « sacrée » de Lea Maleh.

– Il faut donc démocratiser totalement le monde de l’art?

Oui, le rendre plus accessible encore! Il a un côté élitiste, mais tout le monde a le droit à l’art, à le comprendre. Moi-même qui suis dans le métier, il y a certaines expositions dans lesquelles je ne comprends rien. J’aurai voulu pouvoir parler avec l’artiste, j’aurai voulu comprendre. Une histoire c’est très facile à fabriquer, mais ce qu’il y a derrière est plus compliqué d’accès.

Personnellement c’est une approche que j’ai : les personne avec qui je travaille sont formidables, le but est vraiment d’expérimenter encore plus de possibilités dans ces domaines. J’ai commencé à faire des bijoux, inspirés justement des candélabres que j’ai conçus. Les pièces ont été imprimées en 3D, ensuite moulées et travaillées par un vrai artisan fondeur. C’est là que l’on retrouve les techniques contemporaines mêlées aux techniques artisanales, sachant que ces dernières existent depuis bien longtemps dans la bijouterie et la chirurgie dentaire. L’impression 3D existe depuis 30 ans, et je pense qu’en tant qu’artiste, c’est un peu mon rôle de mettre ces technologies méconnues en avant dans mon travail.

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